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logoTsahal au Cœur d’Israël : les grandes problématiques

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Un article de Charlotte Desmarets, élève officier à l’ESM Saint-Cyr et auteur de Tsahal au Cœur d’Israël (2018).

Tsahal, ou « armée de défense israélienne », est entourée de mythes et de légendes tant au niveau de sa création que de son fonctionnement. De l’imaginaire collectif ressort l’image d’une armée quasiment invincible où les femmes combattent au côté des hommes quand elles ne forment pas leurs propres unités de forces spéciales... Basé sur l’expérience de deux élèves officiers des Écoles Militaires de Saint-Cyr, partis en stage en Israël, et du travail de leur professeur, Olivier Hanne, le livre Tsahal au cœur d’Israël, paru aux éditions Balland, tend à rétablir certains axes de vérité et éclairer le public français sur la relation liant Israël et son armée.
Suivant une progression chronologique, l’ouvrage retrace la création de l’outil de défense israélien jusqu’à former actuellement l’une des armées les plus puissantes et modernes. Depuis la destruction du Second temple de Jérusalem en 70 avant Jésus Christ, le peuple juif vivait à travers sa diaspora, éparpillée dans le monde et soumise à des persécutions dans de nombreux États. La tradition juive interdit à son peuple de se rebeller et de lutter contre ceux qui l’oppriment, car les Juifs estimaient que seule l’arrivée du Messie sur terre annoncerait la fin du monde et le début d’un nouveau règne du peuple juif.

L’émigration vers la Palestine

En 1881-1882, une partie de la diaspora juive, qui vit au sein de l’Empire russe, subit des persécutions très violentes. De jeunes Juifs rompent avec leur famille et leur héritage et souhaitent répondre à ces attaques. Ils décident de quitter l’Europe de l’Est pour rejoindre les terres originelles du peuple d’Israël selon la Bible et ainsi y fonder un foyer de retour à « Sion », la colline où le roi David a fondé la première cité de Jérusalem. La volonté de la création d’une nouvelle terre juive et plus tard d’un Etat juif est concomitante de la volonté de se doter d’un outil de défense. En effet, bien que ces jeunes pionniers s’installent dans des zones arides de l’Empire ottoman pour s’éloigner des autorités et des fortes densités de population arabe, ils se confrontent rapidement à ces dernières vivant dans des villages sur la côte méditerranéenne. Les musulmans voient d’un très mauvais œil l’installation de jeunes travailleurs juifs pétris d’une nouvelle idéologie constructiviste. Rapidement des attaques et des exactions sont commises, renforçant les tensions. Les autorités ottomanes n’intervenant pas, les Juifs mettent en place des premiers groupes d’autodéfense au sein des villages collectivistes dans lesquels ils vivent et travaillent.
L’Hashomer, qui signifie « Sentinelle », première milice juive, est fondée en 1909. Elle s’inspire des modes de vie et de défense des peuples nomades et guerriers du Moyen-Orient pour former un groupe efficace capable de repousser les attaques arabes. Pour créer une ligne de défense efficace et s’implanter sur les terres palestiniennes, les membres de l’Hashomer créent leurs propres kibboutzim, à savoir des villages collectivistes juifs. Ainsi le rôle défensif de la milice se mêle-t-il aux activités agricoles des colons.

La déclaration Balfour

Pendant la Première Guerre mondiale, les juifs combattent aux côtés des Britanniques et tentent de gagner leur légitimité à revendiquer une terre. Cependant, lors du protectorat britannique après la guerre, la situation s’envenime. Les juifs, par suite de la déclaration Balfour de 1917, espèrent obtenir la création d’un État indépendant. Toutefois face à la recrudescence des accrochages avec les musulmans, ils décident de se doter d’un nouvel outil de défense, la Haganah. Cette organisation est plus centralisée que les milices précédentes et permet à chaque juif, homme ou femme de participer à la défense de son kibboutz et par conséquent des territoires qui l’entourent. Elle est soutenue internationalement par l’Agence juive qui observe et finance les organisations juives en Israël tentant d’instaurer une administration en plus d’un outil de défense. Ce sont les prémices de la création sur les terres de Palestine d’une première structure étatique juive.

Les Britanniques n’arrivent pas à résoudre la situation entre Arabes et juifs notamment à cause des engagements qu’ils ont pris envers les uns et les autres et ils décident de laisser la toute nouvelle Organisation des Nations Unies trouver une solution. La création de deux États reconnus et partagés par l’ONU en 1948 pour les peuples juif et arabe ne calme pas les tensions. Une guerre civile éclate entre les deux populations puis, suite à la victoire juive, c’est une alliance de pays musulmans, la Ligue arabe, qui déclare la guerre au tout nouvel État. Celui-ci doit construire rapidement une armée capable de riposter face aux attaques sur tous les fronts. C’est David Ben Gourion, le Premier ministre israélien et auteur de la déclaration d’indépendance israélienne, qui crée Tsahal, l’armée israélienne. Pour ce faire, il s’appuie sur les groupes d’autodéfense juifs, et en particulier la Haganah, le plus important d’entre eux. Il réussit ensuite l’exploit de rallier à sa nouvelle armée les autres groupes d’autodéfense juifs, plus tendancieux, car ayant eu recours à des actions terroristes contre les Britanniques. La nouvelle armée repousse tant bien que mal les attaques arabes grâce notamment à la motivation sans faille de ses soldats et aux talents diplomatiques de Ben Gourion qui réussit à se procurer des armes auprès des États occidentaux. En effet, au début de la guerre, Israël est désavantagé en matériels par rapport à ses adversaires. Ses effectifs sont assez proches de ses ennemis, mais ceux-ci sont mieux formés et encadrés. En effet, les Britanniques ont participé à la formation des cadres militaires de l’armée jordanienne. À la fin de la guerre, bien qu’aucun armistice ne soit signé, les troupes arabes sont repoussées puis campent sur leur position sans qu’aucun réel vaincu ne soit désigné. Les frontières sont redessinées par défaut sans plus respecter celles établies un an auparavant par l’Organisation des Nations Unies. L’État israélien a montré sa capacité à se défendre et à perdurer et renforce par les armes son emprise sur le territoire.

Israël : une histoire marquée par les guerres

L’histoire d’Israël est marquée par une succession de guerres et de conflits qui se perpétuent jusqu’en 2018. La fin de la guerre d’Indépendance ne signe pas une paix durable entre les protagonistes et le gouvernement israélien décide de renforcer son outil de défense en pérennisant le service militaire et en continuant de se procurer des armes et des véhicules militaires. Tout citoyen participe donc à la défense de l’État. Israël est opposé même indirectement à ses voisins notamment lors du conflit sur le canal de Suez (1956). Le président de l’Égypte, Nasser, décide de nationaliser le canal de Suez et par la même occasion de bloquer le golfe d’Aqaba qui offrait un accès à Israël à la mer Rouge. En réponse à cette décision, une alliance secrète franco-israélo-britannique prévoit d’attaquer l’Égypte. Pour Israël, cette action de Nasser est une menace directe qui pourrait lui permettre d’engager une action offensive pour contrer les attaques de fedayin. Ces soldats égyptiens mènent régulièrement des attaques éclair près des frontières sur le territoire israélien. Ce conflit se termine rapidement suite à l’intervention de l’URSS et des États-Unis qui ordonnent un retrait des troupes occidentales. Toutefois, l’opération a permis à Israël d’afficher sa puissance et sa capacité d’intervention rapide qu’elle développe depuis la fin de la guerre de 1948.

La guerre de 1967 sonne l’apogée de l’armée israélienne. Des troupes arabes se massent près des frontières israéliennes dans le but d’attaquer par surprise leurs adversaires. Mais les Israéliens ont développé depuis vingt ans une armée de plus en plus puissante, alliant soldats formés au métier des armes et pétris de patriotisme à une technologie de plus en plus performante. C’est notamment l’aviation israélienne qui permet une victoire écrasante sur les forces arabes. Toutefois, après cette victoire, l’armée rencontre ses propres limites. Les Israéliens sont persuadés de l’invincibilité de leurs forces et sont donc moins sur leurs gardes. L’armée est l’institution la plus importante de l’État, mais, trop sûre d’elle, elle ne remet pas en question sa manière de combattre, ce qui entraîne une certaine lourdeur. Ainsi, lorsque les armées arabes attaquent Israël en 1973, lors de la grande fête du Kippour, l’État est pris par surprise, ce qui crée un traumatisme durable pour les citoyens qui se sentent trahis par leurs chefs. S’ensuit une crise politique importante marquée par plusieurs démissions au sein du gouvernement et de l’État-Major.
Après la guerre du Kippour, et en raison des changements sociétaux issus de la fin des blocs, un nouvel état d’esprit apparait en Israël. Une forme d’individualisme rompt avec l’héritage collectiviste de la création de l’État juif. L’armée reste alors l’un des seuls facteurs de cohésion en Israël. Tous les citoyens juifs effectuent leur service militaire. L’armée permet l’intégration à la nation des minorités, même si le processus n’est pas toujours homogène et si l’on maintient des différences entre groupes de personnes (Druzes, chrétiens arabes, etc.).

La gestion des minorités religieuses en Israël a été complexe du fait de l’histoire de la création de l’État et même au sein de l’armée l’intégration de populations chrétiennes et musulmanes israéliennes est disparate. Il existe un sentiment de méfiance répandu en Israël envers ces minorités, bien que petit à petit certaines mesures soient prises pour intégrer ces minorités. Le service militaire permet notamment le mélange des classes, des ethnies et des religions et pourrait être une des institutions capables de faciliter l’intégration des minorités dans la société. Si la participation des Arabes musulmans est encore très faible, d’autres minorités ont été intégrées au service militaire israélien au fil des années. Les derniers sont les Arabes chrétiens d’Israël pour qui le service militaire est devenu obligatoire en 2014. Avant cela, le service militaire avait été ouvert aux Druzes et aux Bédouins vivant en Israël ce qui leur permettait d’obtenir de meilleures opportunités dans leur vie professionnelle ; ils pouvaient par exemple postuler pour une université et obtenir une bourse. Toutefois cette intégration n’est pas parfaite même si le service militaire et la participation à la défense de l’État tendent à l’améliorer.

Spécificités du service militaire israélien

Israël est le seul pays au monde où les femmes accomplissent un service militaire au même titre que les hommes. Les femmes participaient déjà à l’effort de défense dans la Haganah. Toutefois, avec la création d’un État et la mise en place de règles régissant le service militaire, elles sont éloignées des corps combattants et reléguées jusque dans les années 1980 à des postes de secrétaires. Néanmoins les choses tendent à évoluer, car en 2004 le premier bataillon d’infanterie mixte, le bataillon Caracal, est créé, ayant pour mission d’assurer la protection des frontières.
Enfin plusieurs vagues d’immigration juives vers Israël ont remis en question le service militaire traditionnel. Tout d’abord, l’Éthiopie hébergeait une minorité de juifs qui avaient rejoint l’Afrique aux alentours du IXe siècle avant Jésus Christ et avaient composé la première diaspora juive. Leur intégration se fait difficilement, car leur tradition originelle avec les autres juifs a été rompue il y a très longtemps et ils ne partagent plus de liens communs. Ils sont majoritairement pauvres et peu éduqués. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou décide en 2015 de la nécessité de mieux intégrer cette population et de renforcer leur enrôlement dans l’armée.

Il faut ensuite compter avec les juifs russophones arrivés en masse après la chute de l’URSS. Ceux-ci ont favorisé un rapprochement d’Israël avec la Russie. Ils s’engagent majoritairement dans les corps combattants et ont apporté un nouveau souffle de nationalisme en Israël.

Depuis la mondialisation des années 1980, puis la guerre du Liban en 1982 et enfin les conflits hybrides récents avec les Palestiniens et le Hezbollah, l’armée israélienne fédère plus difficilement et n’est plus exempte de reproches. Certains jeunes citoyens ne souhaitent plus participer au service militaire qui les coupe dans leurs études et les oblige à une participation à l’effort de défense durant une grande période de leur vie active, chose peu aisée dans une société globalisée et libérale. Les conflits asymétriques contemporains ont remis en cause la légitimité de l’armée à intervenir et certains citoyens ne se sentent plus héritiers de leurs parents, héros qui avaient combattu pour défendre leur pays.

L’armée : une institution clef d’Israël

Malgré une certaine crise morale en Israël, l’armée reste l’institution la plus solide et la plus légitime du pays. Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, les postes importants du gouvernement ont souvent été occupés par des militaires. L’armée est actuellement en pleine réforme pour mieux répondre aux attentes des citoyens, mais aussi pour résoudre les conflits dans lesquels elle est engagée le plus légitimement possible.

La guerre civile en Syrie débutée en 2011 a instauré un climat de tensions et a déséquilibré le Moyen-Orient. Tous les regards sont tournés vers la résolution du conflit en Syrie et contre l’État islamique en Irak, avec la question du devenir des djihadistes vaincus qui reste en suspens. Israël craint une nouvelle déstabilisation de ses frontières qui viendrait s’ajouter aux tensions déjà importantes dans les territoires palestiniens. L’armée a donc toujours un rôle primordial à jouer dans la protection de la nation et le service militaire est toujours un outil pour fédérer les citoyens et les unir autour d’une même identité israélienne. Créée depuis 1948, elle unit des minorités juives éparpillées à travers le monde autour du point central de la défense de la nation et de l’armée.

Depuis quelques années et notamment à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française, la question de réveiller une cohésion nationale et identitaire entre les citoyens français se pose. Pour y répondre, certains ont soulevé l’importance et le rôle que l’armée pourrait y jouer. Ainsi l’étude du système israélien permet-il d’envisager certaines pistes, mais montre aussi que la situation sécuritaire des deux États est trop différente pour qu’un simple calque puisse être réalisé. À travers cet ouvrage, les auteurs montrent pourquoi l’histoire de la création d’Israël donne une légitimité à son armée et au service militaire.

Bibliographie
Olivier Hanne, Charlotte Desmarets, Benjamin Fever, Tsahal au cœur d’Israël, histoire et sociologie d’une cohésion entre armée et nation, Paris, Éditions Balland, 2018.

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